La « chirurgie du gène », entre promesses et démesure

samedi 5 décembre 2015
par  Marie-José Turquin
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La nouvelle technologie de génie génétique « CRISPR-Cas9 », simple et rapide, est au cœur d’un vaste sommet scientifico-éthique du 1er au 3 décembre à Washington

En 1975, 150 scientifiques se réunissaient à huis clos à Asilomar (Californie) pour réfléchir aux techniques d’assemblage d’ADN d’espèces différentes, qui venaient d’être découvertes aux Etats-Unis. De cette rencontre était sorti non pas un moratoire sur le génie génétique, mais un cadre rigoureux pour la sécurité des expériences et l’interdiction d’utiliser des organismes dangereux pour l’espèce humaine. C’était la première tentative d’autorégulation de la communauté scientifique. Redoutant que des bactéries génétiquement modifiées ne se dispersent dans l’environnement, les chercheurs s’autocensuraient.

Quarante ans plus tard, un sommet international se tient à Washington du 1er au 3 décembre, à l’initiative des Académies nationales de sciences et de médecine des Etats-Unis : la communauté scientifique prend cette fois acte de l’emballement des nouvelles technologies d’« édition » du génome humain. Contrairement à Asilomar, elle entend cette fois associer le public à ses interrogations.

L’enjeu est capital : la découverte de nouveaux « ciseaux moléculaires » qui permettent de remplacer un gène à son emplacement précis dans le chromosome (techniques dites TALEN et CRISPR-Cas9) offre des perspectives mirobolantes de traitements des maladies. Vient de le démontrer, début novembre, l’exemple de la petite Layla, en Angleterre, déclarée guérie de sa leucémie après « gene editing ». Mais les risques sont aussi considérables, compte tenu de l’incertitude d’intervenir dans un milieu lui-même en évolution : l’écosystème de la cellule.

Pour les critiques, c’est la « civilisation »-même qui est en jeu si rien n’est fait pour interdire les expériences sur les cellules germinales aboutissant à des modifications transmissibles aux futures générations, c’est-à-dire à la création d’humains génétiquement modifiés. Ceux-là, comme le Center for Genetics and Society, de Berkeley, craignent le glissement de la thérapeutique à l’« augmentation » des capacités humaines dont rêvent les transhumanistes. « Nous voulons être sûrs que la technologie soit utilisée pour traiter les maladies et non pour créer des surhommes », dit Marcy Darnovsky, la directrice de l’organisation, qui est également l’une des représentantes de la société civile à la conférence de Washington. « L’évolution travaille à optimiser le génome humain depuis quelque 3,85 milliards d’années, met en garde Francis Collins, le directeur des Instituts nationaux de la santé américains (NIH), sur le site d’informations spécialisées Stat. Croyons-nous vraiment qu’un petit groupe de bricoleurs du génome pourrait faire mieux sans entraîner toutes sortes de conséquences imprévisibles ? »

Le sommet intervient à un moment de grande agitation dans le milieu de la biosynthèse. Excitation devant les promesses offertes depuis 2012 par le nouveau « jouet » : CRISPR-Cas9, l’outil qui révolutionne l’ingénierie génétique en permettant en quelques jours d’insérer ou éliminer un gène dans un génome, comme un simple copier-coller. Fébrilité à l’idée de ne pas en être alors que les chercheurs font miroiter la possibilité d’éradiquer le paludisme, d’éliminer la stérilité masculine, de greffer des organes de cochons modifiés sur les humains. Et vertige devant les possibilités de dérapages.

« Dans la communauté, il y a une crainte de perte de contrôle », dit Eleonore Pauwels, du projet sur la biologie de synthèse du Woodrow Wilson Center, un institut de politiques publiques financé par le gouvernement américain. Les scientifiques occidentaux s’inquiètent des intentions des Chinois (craintes renforcées depuis que l’Université de Sun Yat-sen a annoncé en avril 2015 des expériences sur des embryons humains, certes non viables). « La Chine est vue comme un acteur qui pourrait ne pas jouer le jeu », ajoute l’analyste. Selon les débats préparatoires à la conférence, un millier de laboratoires chinois travaillent déjà avec la technique CRISPR. Grande différence avec Asilomar, Pékin est associé à la conférence, au travers de l’Académie chinoise des sciences.

Autre source d’inquiétude : la dispersion potentielle de la technique. CRISPR-Cas9 est réputée être accessible à tout étudiant en biologie. « Que le monde soit prêt ou pas, les organismes synthétiques − virus augmentés de la grippe ou embryons génétiquement modifiés − existent déjà. Même s’ils sont détruits, les instructions pour les créer se trouveront inévitablement sur Internet », s’inquiète la revue Nature. Sur la plate-forme de financement participatif Indiegogo, on trouve un projet de kit pour modification génomique. Ces laboratoires dits « communautaires » ne sont pas sans susciter l’inquiétude du FBI. L’un de ses agents, Edward You, de l’unité biologie du directorat des armes de destructions massives, est bien connu du milieu. Il ne cesse d’assurer les chercheurs que « le gouvernement est là pour les aider » à limiter les « risques potentiels » et à opérer « en toute sécurité ».

A l’inverse, les financiers salivent à la perspective de pommes qui ne noircissent pas ou de pesticides rendus inoffensifs pour l’homme, en attendant de pouvoir le faire plus ouvertement sur les modifications du génome humain. Ils viennent de remporter une victoire : après 19 ans d’efforts, le saumon génétiquement modifié pour grossir à vitesse accélérée vient d’être approuvé pour la consommation humaine aux Etats-Unis − premier animal dans ce cas. D’après Paul Berg, l’un des instigateurs d’Asilomar, c’est la différence avec les années 1970, relevait-il en 2008 dans Nature : à l’époque, les chercheurs étaient surtout issus d’institutions publiques. Maintenant, beaucoup choisissent le privé, où le principe de précaution n’est pas tout à fait le même.

Au printemps, l’une des co-inventrice de la technique CRISPR-Cas9, l’Américaine Jennifer Doudna, a plaidé, dans la revue Science, pour un moratoire temporaire sur les expériences sur le génome de l’embryon. Une initiative qui ne fait pas l’unanimité, car elle pourrait conduire à limiter les financements. Dans le New Yorker, la biologiste fait part de ses états d’âme : « Quand j’aurai 90 ans, serai-je satisfaite de ce que nous avons accompli avec cette technologie ? Ou souhaiterai-je n’avoir jamais découvert comment elle fonctionne ? »

La communauté scientifique est divisée sur l’évaluation des risques par rapport aux bénéfices. Les uns soulignent qu’aucun des scénarios de cauchemar des années 1980 ne s’est réalisé et que les techniques qui effrayaient l’opinion, comme la fécondation in vitro (FIV), sont aujourd’hui monnaie courante. Marcy Darnovsky réfute : « Il s’agit aujourd’hui d’une tout autre technologie. La FIV ne modifiait pas l’être humain pour des générations. » La bioéthicienne craint « la stratification sociale » qu’entraînerait inévitablement un laisser-faire généralisé sur le génome : seuls les plus fortunés pourraient avoir accès à « l’amélioration » de leur progéniture. Pour le biochimiste Paul Knoepfler, de l’Université de Californie à Davis, la pente est glissante : « Il y a déjà des exemples de chiens et de cochons aux muscles génétiquement renforcés. Cela pourrait être une tentation irrésistible pour certains parents. Si nous allons sur ce terrain, il sera difficile de conserver la confiance du public. »

Mais la technologie CRISPR-Cas9 est « très séduisante », reconnaissent les chercheurs. Pour Eleonore Pauwels, tel est l’enjeu du sommet de Washington : « Parviendrons-nous à contrôler notre hubris devant la tentation de transformer − et contrôler − une mécanique aussi complexe que le génome humain ? »


Pour en savoir plus voir : http://www.lespritsorcier.org/blogs-membres/la-revolution-des-crispr/
"Le système CRISPR-Cas9 (pour les anglophiles ; Clustered Regulary Interspaced Short Palindromic Repeats – CRISPR associated protein 9) derrière cet acronyme ignoble que l’on prononce /ˈkrɪspəʳ/, se cache une des plus grande révolution biologique de notre époque, depuis l’avènement de la PCR et de la découverte de l’ADN.

C’est tout simplement la thérapie génique. Simplement…. en même temps ça fait un moment que l’on nous rabat les oreilles avec cette fameuse thérapie génique. Mais ce qu’il faut bien comprendre, ce qui rend les CRISPR si merveilleux aux yeux des scientifiques, c’est la facilité d’usage et la précision de ce système. Simplement, les anciennes études et expériences de thérapies génique étaient réalisées à l’aide de protéines que l’on appelle “Enzymes à doigts de zinc” ou encore les “Talen”. Ouais, derrière ces noms bizarres se cache une autre extravagance, les coûts : près de 5000$… rien que ça. Aujourd’hui, l’utilisation des CRISPR revient à moins de 30$ et ils sont tellement simple à utiliser que même des étudiants peuvent s’en servir, facilement.
Cette méthode est tellement efficace que ces deux créatrices (les chercheuses américaine Jennifer Doudna, et française Emmanuelle Charpentier) sont passées de très peu du prix Nobel de chimie il y a deux semaines. Pour une technique qui a peine 5 ans !!................................................................"
https://www.youtube.com/watch?v=0dRT7slyGhs