Aux petits soins pour sauver le panicaut des Alpes

dimanche 10 juin 2018
par  Marie-José Turquin
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Le Jardin botanique de l’Université de Fribourg a planté mercredi dernier plusieurs dizaines de panicauts des Alpes afin de renforcer une population proche de l’extinction dans le massif du Moléson. L’opération est le fruit d’un travail collectif

Plongée printanière dans l’air frais des alpages fribourgeois, loin du temps orageux des bords du Léman. Au son des cloches du bétail, on découvre une végétation en effervescence : aulnes, sorbiers et saules accompagnent les épicéas pour verdir la montagne, renoncules et myosotis parsèment l’herbe des premières fleurs.
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« Le voilà », nous montre Sébastien Bétrisey, responsable des espèces menacées au Jardin botanique de l’Université de Fribourg. Au printemps, il faut être guidé par ce botaniste aguerri pour repérer le panicaut des Alpes : sur le versant abrupt, les touffes de feuilles en forme de cœur sont discrètes, coincées entre les rocailles.

La plante rare et emblématique des Préalpes devient plus visible lors de sa floraison, en juillet-août. Le bleu-violet de ses fleurs lui a valu le nom de « chardon bleu », appellation que les spécialistes utilisent peu, car panicauts et chardons ne sont pas de la même famille. Le panicaut appartient en effet à la famille des ombellifères et non à celle des astéracées, comme les « vrais » chardons.

Une plante menacée
Le panicaut est protégé, à l’échelle fédérale et internationale, et figure sur la liste rouge des espèces menacées de l’IUCN. En Suisse, il est principalement présent dans les cantons de Fribourg et des Grisons.

La première menace qui pèse sur ce végétal vient justement du beau bleu de ses fleurs : pendant des années, il a été cueilli, voire arraché, pour agrémenter les jardins. « Dans les Grisons, il y a sans doute plus de panicauts dans les jardins que dans les alpages ! » relève René Amstutz, chef de projet chez Pro Natura.

D’autres pressions ont participé à la forte régression de l’espèce : le surpâturage ou, à l’inverse, l’embroussaillement. Dans le premier cas, si la fleur est complètement broutée avant la fin d’août, elle ne peut pas produire de graines ni se reproduire. Dans le deuxième cas, si le milieu se referme par l’arrivée d’arbres et d’arbustes, la plante n’a plus assez de lumière pour vivre.

Le grand jour
Pro Natura a identifié depuis longtemps le besoin d’aider cette espèce pour éviter sa disparition. En ce début du mois de juin, c’est le grand jour : la plantation de 94 plants de panicaut va permettre le renforcement des populations des alpages du Mormotey et de Tremetta. C’est l’aboutissement de plusieurs années de travail et le fruit d’un travail collectif entre Pro Natura, qui a lancé et financé les opérations à hauteur de 60 000 francs, le Jardin botanique de l’Université de Fribourg, pour la mise en œuvre du projet, et le service de la protection de la nature et des paysages de l’Etat de Fribourg, qui a assuré le lien avec les exploitants agricoles.

Protéger sans empêcher l’activité agricole

Ce dernier maillon est essentiel : si l’exploitant du terrain n’est pas sensibilisé, toute l’opération est remise en cause. Il s’agit de déterminer ce qui peut être modifié dans la pratique : le plus souvent, on empêche le pâturage en clôturant le site à protéger. Puis on estime la perte de rendement ou le travail supplémentaire, afin de calculer les indemnités à verser à l’exploitant.

René Amstutz, de Pro Natura, et Benoit Clément, chef jardinier des culture ex situ du Jardin botanique de l’Université de Fribourg
— Gregor Kozlowski

Complexe et laborieux
C’est le chef jardinier du Jardin botanique de Fribourg, Benoît Clément, qui a découvert la population de l’alpage du Mormotey. Il s’entraînait à courir en montagne et les feuilles typiques du panicaut ont retenu son attention. Il restait alors moins de dix plantes sur le versant. Après avoir récolté des graines sur site, il a fallu plusieurs années pour parvenir à les faire germer et pour choyer les plants au sein du Jardin botanique.

La plantation en elle-même est difficile sur ce versant abrupt et caillouteux. Armé d’une bêche et fort de son expérience, Benoît Clément transmet l’art de bien planter ces plantes précieuses à ses deux apprentis. « La protection active de la nature est complexe et laborieuse », rappelle le professeur Gregor Kozlowski, de l’Université de Fribourg.
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Une solution réservée aux cas extrêmes}

Ces opérations de renforcement de populations de plantes restent extraordinaires : « On choisit vraiment les espèces qui en ont le plus besoin, qui sont au bord de l’extinction », insiste Sébastien Bétrisey. En général, les premières tentatives pour favoriser le maintien des espèces menacées portent sur la renaturation de leur milieu.

Cette année, le Jardin botanique ne mène que deux autres opérations du même type : la plantation de violettes à feuilles de pêcher dans les marais du Chablais de Morat, et la poursuite du renforcement des populations de nénuphar nain dans le lac des Joncs.

Richesse génétique
Un autre aspect a incité les scientifiques à reproduire les derniers panicauts du secteur : le patrimoine génétique de cette population a été étudié et il est unique à l’échelle de l’espèce. La situation du canton de Fribourg au cœur de l’aire de répartition peut expliquer cette particularité.

« Une espèce est en bonne santé si ses populations sont variées au niveau génétique, expose Gregor Kozlowski. Les plants de cet alpage peuvent participer au maintien d’un pool génétique et aider l’ensemble de l’espèce à faire face aux changements climatiques, par exemple. » Un enjeu de taille pour l’avenir du panicaut.