Le scientifique qui croyait au yéti

Un documentaire inédit revient sur l’extraordinaire carrière de Bernard Heuvelmans, fondateur belge de la cryptozoologie, la science des animaux inconnus. Portrait d’un savant hors norme
mardi 20 mars 2018
par  Marie-José Turquin
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On le dit gigantesque, poilu, féroce surtout. Mi-homme, mi-singe, il errerait dans les neiges de l’Himalaya, laissant derrière lui d’énormes empreintes inquiétantes. Le yéti, créature inspirée de légendes tibétaines, fait aujourd’hui encore partie intégrante de la culture populaire. Un mythe que les scientifiques n’ont jamais vraiment pris au sérieux… sauf un.

Bernard Heuvelmans, zoologue belge, a consacré sa carrière à traquer l’abominable homme des neiges. Et pas seulement : pendant cinquante ans, ce Sherlock Holmes animalier s’est passionné pour les bêtes mystérieuses, du monstre du Loch Ness au tentaculaire kraken. Une spécialisation à laquelle le savant a même donné un nom : la cryptozoologie, ou l’étude des animaux inconnus de la science.

« Audacieuse et stimulante, son approche se situait au carrefour de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la mythologie »

Benoît Grison, sociologue des sciences et biologiste français

Chercheur chevronné pour les uns, illuminé pour les autres, Bernard Heuvelmans, décédé en 2001 à l’âge de 84 ans, demeure un personnage méconnu et controversé. C’est cette ambiguïté qui a poussé le réalisateur belge David Deroy à documenter sa vie dans Rebelle de la science, un film qui sera projeté en avant-première au Palais de Rumine vendredi, dans le cadre de la manifestation Ciné au Palais.

« Dans mes films, j’aime gratter le vernis. Au premier abord, Bernard Heuvelmans peut passer pour un plaisantin. Mais derrière ce rideau de fumée, il y a une personnalité complexe, à la marge, oscillant constamment entre une sensibilité scientifique aiguisée et un attrait pour le merveilleux. »


Savoir populaire

Au départ, rien ne prédestinait ce savant rigoureux à la chasse aux monstres. Né au Havre en 1916, de parents belges ayant fui l’invasion allemande, Bernard Heuvelmans se passionne très tôt pour l’astronomie, la zoologie et les théories de l’évolution, bouquinant Darwin alors qu’il n’a que 10 ans. Après des études en biologie à l’Université libre de Bruxelles, le jeune homme consacre sa thèse à l’oryctérope, rare mammifère africain et symbole folklorique local. Cet animal, semblable à un rongeur avec un groin de cochon, sera la première des drôles de créatures à captiver le scientifique.

JPEG - 80.9 ko Fervent écologiste et adepte du bouddhisme comme du naturisme, Bernard Heuvelmans se disait proche des animaux, considérant que l’espèce humaine était la plus dangereuse de toutes.
Archives personnelles de Bernard Heuvelmans/Musée de zoologie de Lausanne

En 1955, après s’être adonné quelques années à son autre passion, le jazz, ce touche-à-tout publie Sur la piste des bêtes ignorées, un ouvrage qui pose les bases de la cryptozoologie. C’est le tsunami : traduit en plusieurs langues et vendu à plus d’un million d’exemplaires, le livre passionne les foules autant qu’il irrite le milieu scientifique. Qui ne trouve pourtant pas grand-chose à redire. Car si les objets d’étude d’Heuvelmans sont sulfureux, sa méthode, elle, se révèle tout à fait rigoureuse.

« Audacieuse et stimulante, son approche se situait au carrefour de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la mythologie », souligne Benoît Grison, sociologue des sciences et biologiste français qui a bien connu le chercheur. Et son minutieux recoupement des sources. « Le cryptozoologue s’appuie sur le savoir populaire. Mais plutôt que de vagues légendes, il fait appel à des récits de première main, de personnes affirmant avoir aperçu un animal mystérieux. Si de multiples témoignages convergent dans une même région donnée, il faut encore qu’ils correspondent à ce que l’on sait de l’espèce et de l’écologie de la région. Par exemple, on a conclu que le seul lac du Loch Ness n’aurait pas de quoi nourrir un groupe de « monstres » de la taille d’une orque. Après seulement, on se lance à la recherche de preuves matérielles. »

JPEG - 93.9 ko Bernard Heuvelmans devant ses archives, des centaines de cartons contenant des coupures de presse, des témoignages et des photos, traitant de différentes créatures plus ou moins mythologiques.
Archives personnelles de Bernard Heuvelman/Musée de zoologie de Lausanne

Un singe sous la glace

S’il se penche sur l’énigme du serpent de mer ou du poulpe géant, c’est bien la figure de l’homme-singe qui obsède Heuvelmans. Une créature que le zoologue imagine plus pacifique que terrifiante. Ami du dessinateur Hergé, le cryptozoologue inspirera d’ailleurs à son compatriote le personnage de yéti bienveillant dans Tintin au Tibet.

Mais l’année 1968 fait tout basculer. En séjour aux Etats-Unis, Bernard Heuvelmans entend qu’un forain du Minnesota expose le cadavre d’un prétendu homme-singe, emprisonné dans un bloc de glace. Intrigué, le scientifique passe de longues heures à observer cet hominidé velu au nez retroussé. Pour lui, pas de doute : le yéti est en fait un homme de Néandertal ayant survécu à l’écart de la civilisation. Une théorie saugrenue qui aliénera considérablement le zoologue, même s’il n’en démordra jamais. Quant à l’homme-singe congelé, il disparaîtra mystérieusement avant de pouvoir être étudié de plus près.

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Le spécimen humanoïde, emprisonné dans un cube de glace, qu’on a surnommé depuis « l’homme du Minnesota ».
Archives personnelles de Bernard Heuvelman/Musée de zoologie de Lausanne

Archives lausannoises

A la fin des années 90, se sentant décliner, Heuvelmans offre au Musée de zoologie de Lausanne de récupérer ses archives. « Nous avons hésité avant d’accepter ce legs un peu particulier, raconte Michel Sartori, directeur de l’institution. Mais il s’agissait d’un travail colossal réunissant plus de 50 000 dossiers, autant dire une mine de renseignements ! »

JPEG - 95.4 ko Un cliché de la tête de la créature : dentition régulière, nez retroussé. Elle paraissait avoir été abattue d’un coup de feu.
Archives personnelles de Bernard Heuvelman/Musée de zoologie de Lausanne

Aujourd’hui, la cryptozoologie se trouve souvent instrumentalisée par des internautes fantasques et complotistes. Mais quelques scientifiques continuent d’explorer le domaine en découvrant de nouvelles espèces, du saola, sorte de chèvre-antilope vietnamienne, à une sorte de loutre géante qui aurait été pistée en Guinée-Bissau. Le cœur de l’héritage d’Heuvelmans pour Michel Sartori : « Avant tout, il a prouvé au monde qu’on était loin de l’avoir entièrement exploré. »


Le mythe du yéti brisé par la génétique

Zoologie Des échantillons de poils provenant soi-disant de bigfoot, yéti ou autre sasquatch existent aux quatre coins du monde

Des scientifiques les ont rassemblés et soumis à un séquençage d’ADN pour rechercher des similitudes avec des espèces connues

Il défraie la chronique depuis des lustres. Qu’on l’appelle yéti comme dans l’Himalaya, bigfoot et sasquatch aux Etats-Unis, ou almasty dans le Caucase, cet être légendaire, mi-homme mi-animal, n’avait jamais été l’objet d’études scientifiques solides. C’est désormais chose faite. Une analyse d’ADN de 30 échantillons de poils de plusieurs continents lève le voile sur le yéti. S’il existe bien un étrange animal, qui pourrait être un ours préhistorique, dans l’Himalaya, les autres créatures ne sont que des espèces connues.

« Il y a trois ans, le généticien Brian Sykes, de l’Université d’Oxford, est venu me voir, raconte Michel Sartori, le directeur du Musée zoologique de Lausanne, qui cosigne les travaux publiés aujour­d’hui dans la revue britannique Proceedings of the Royal Society B. Il voulait consulter les archives que le zoologue Bernard Heuvelmans a léguées au musée. » Décédé en 2001, celui-ci est considéré comme le fondateur de la cryptozoologie, l’étude des espèces dont l’existence n’est pas prouvée de manière irréfutable. En 2012, après avoir consulté ces archives, Brian Sykes propose à Michel Sartori d’extraire et analyser l’ADN d’échantillons de poils attribués à d’hypothétiques yétis. Un appel est lancé sur Internet, et les échantillons affluent.

« Faute de disposer de la racine du poil, qui permet d’extraire de l’ADN du noyau des cellules, Sykes a mis au point une technique d’analyse de l’ADN mitochondrial, après un nettoyage très soigné pour éviter toute contamination humaine pendant les manipulations », explique Michel Sartori. Au cours de sa croissance, le poil conserve des mitochondries « mortes », un élément interne de la cellule qui contient un peu d’ADN exclusivement transmis par la mère. Le duo se rapproche d’un spécialiste de médecine légale, l’Américain Terry Melton, un expert en cryptozoologie, Rhettman Mullis, et le guide de haute montagne d’Annecy Christophe Hagenmuller, qui a collecté deux échantillons auprès de villageois du Ladakh (dans l’Himalaya indien) et du Bhoutan.

Ces deux échantillons créent la surprise. « Cela a fait l’effet d’une bombe et nous avons refait les analyses, se souvient Michel Sartori. Car ces deux poils correspondent à l’ADN d’un ours polaire du pléistocène. Il s’agit bien sûr de résultats préliminaires, et il faudrait trouver des spécimens vivants de ces animaux pour étudier l’ensemble de leur ADN. » En l’état, Michel Sartori et ses collègues émettent une hypothèse : ces deux « yétis » appartiendraient à une même espèce hybride qui serait apparue dans les régions polaire du globe. Le résultat d’un accouplement entre une ourse polaires et un ours brun, il y a 150 000 à 200 000 ans. L’espèce aurait ensuite migré à travers l’Asie, jusqu’à l’Himalaya.

« De tels hybrides, capables de se reproduire, sont rares mais il en existe, par exemple sur les îles de l’Amirauté, dans le détroit de Béring, justifie Michel Sartori. De plus, nous avons comparé ces deux ADN avec celui prélevé sur une mâchoire vieille de 130 000 ans, découverte en 2004 au Svalbard (Norvège), et la correspondance est parfaite. » En résumé, l’Himalaya abriterait donc bien une espèce d’ours non décrite, mais qui n’a rien à voir avec l’homme. C’est d’ailleurs ce qu’avait conclu l’alpiniste italien Reinhold Messner, qui, après l’avoir aperçu lors d’une expédition en 1986, lui avait consacré un livre douze ans plus tard.

Dans Tintin au Tibet (1960), Hergé a été inspiré par son ami Bernard Heuvelmans : son abominable homme des neiges ne ressemble pas à un ours, mais sa fourrure est brune, comme celle de l’animal empaillé présenté à Christophe Hagenmuller, dans le Ladakh. « Le chasseur qui l’avait tué lui avait expliqué que cet animal était beaucoup plus agressif que l’ours brun », raconte Michel Sartori.

Les 28 autres échantillons analysés risquent de faire grincer des dents. Récoltés en Russie, au Népal, à Sumatra et surtout aux Etats-Unis, ils correspondent à un véritable inventaire à la Prévert. Les poils d’almasty ? Ils appartiennent à deux ours bruns, un ours noir, une vache, trois chevaux et un raton laveur. Le yéti népalais s’avère être un capricorne, une espèce proche de la chèvre. Le prétendu orang pendek de Sumatra n’est autre qu’un banal tapir. Quant aux échantillons provenant de six Etats américains, ils ne sont pas en reste : un raton laveur, un mouton, un cerf, un cheval, des ours noirs, des canidés (loup, coyote ou chien), des vaches… et un humain.

Ces résultats ne feront pas les affaires de la vétérinaire américaine Melba Ketchum, de la firme texane DNA Diagnostics, qui prétend que son équipe détient des preuves génétiques irréfutables que le bigfoot est l’hybride d’une femme et d’un primate non humain. Ses travaux n’ont jamais été publiés dans une revue sérieuse, et les échantillons ainsi que les résultats de ses analyses d’ADN sont conservés au secret. En 2013, après avoir été refusés par de grandes revues scientifiques, ils étaient apparus dans un étrange journal en ligne, De Novo, doté d’un site internet créé neuf jours plus tôt. Une « revue » qui n’a jamais publié d’autres travaux…

La communauté scientifique n’a jamais pris ces résultats au sérieux, faute de pouvoir les étudier de près et refaire les analyses. « Les séquences d’ADN que nous avons obtenues ont été rendues publiques dans la GenBank, et nous avons versé nos échantillons de poils dans les archives Heuvelmans du musée. Ils sont à la disposition de toute équipe sérieuse qui voudrait les réétudier ; c’est comme cela qu’on fait de la bonne science », insiste Michel Sartori, qui ne croit pas une seconde que ses propres travaux feront taire la polémique sur l’existence d’un être mi-humain, mi-singe.

Sur Internet, certains expliquent déjà que les résultats de son groupe auraient été retardés voire maquillés à la demande du gouvernement américain. « Il y en a même pour dire que la mâchoire du Svalbard est celle d’un homme-singe et donc que l’ours hybride de l’Himalaya en est un aussi… »

Sur Internet, certains expliquent déjà que les résultats auraient été maquillés à la demande du gouvernement américain