Le « souverain pontife des plantes » a transformé la botanique en science

Augustin-Pyramus de Candolle a laissé un superbe héritage à Genève, dont le Jardin botanique. Un livre retrace la vie de ce savant-citoyen.
lundi 15 janvier 2018
par  Marie-José Turquin
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Martin Callmander (à g.) et Patrick Bungener, deux des trois auteurs du livre consacré au savant genevois Augustin-Pyramus de Candolle, qui a, entre autres, créé le Jardin botanique de Genève. Ce dernier se situait alors aux Bastions.
Image : Lucien Fortunati

C’est bien connu, à Genève, on n’aime pas les têtes qui dépassent. Augustin-Pyramus de Candolle (1778-1841) a pourtant laissé un fantastique héritage à sa ville natale et plus largement au monde entier, pour avoir élevé la botanique au rang de science. Celui que Balzac se plaisait à appeler le « souverain pontife des plantes » méritait bien un coup de projecteur à l’occasion du bicentenaire du Jardin botanique, qu’il a lui-même fondé. C’est chose faite au travers d’un livre* foisonnant, qui vient de sortir de presse.

Nous avons rencontré deux des trois auteurs de l’ouvrage. Patrick Bungener, collaborateur scientifique aux Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève (CJBG), et Martin Callmander, conservateur de la bibliothèque des CJBG, évoquent un savant-citoyen d’une richesse insoupçonnée, un botaniste « qui ne fut pas un grand explorateur », précisent-ils d’emblée.

Authentique philosophe

« Plusieurs choses avaient été écrites concernant Augustin-Pyramus de Candolle, notamment sur son herbier et le « Prodromus » (ndlr : inventaire détaillé des plantes connues dont il a écrit les sept premiers tomes ; son fils, son petit-fils et son arrière-petit-fils le compléteront avec dix tomes supplémentaires), confie Martin Callmander. Mais jamais un ouvrage ne lui avait été consacré. Nous voulions montrer que derrière ces réalisations superbes se trouve un authentique philosophe du monde végétal. »

Un homme qui, notamment, a énormément écrit. « Environ 5000 lettres échangées avec sa famille, mais aussi avec des scientifiques, des romanciers, des hommes d’État, des artistes… relève Patrick Bungener. Toute la correspondance scientifique a été léguée par la famille de Candolle aux CJBG en 1924. À l’occasion des deux expositions consacrées l’une au botaniste et l’autre à l’histoire des 200 ans des CJBG, nous avons eu la chance de collaborer avec cette famille qui détient encore une grande partie des archives autour de ce savant. » Des lettres par ailleurs fort bien écrites, ajoute-t-il, « car enfant, Augustin-Pyramus rêvait d’être écrivain ».

Accessible au grand public

Les propos et les théories développés par le botaniste, telle sa méthode naturelle de classification des plantes, occupent évidemment une bonne place dans l’ouvrage. Dame ! Le savant genevois était un scientifique et ses recherches méritaient bien d’être commentées. Mais ce livre est pluriel, en ce sens qu’il offre d’autres grilles de lecture, plus accessibles. « Nous voulions qu’il soit écrit pour un large public », indique Martin Callmander.

Pari réussi. Ainsi, le départ du jeune homme pour l’étranger se lit comme un petit roman d’aventure. On est dans ses pas lorsqu’il arrive à Paris en 1798 puis arpente sans relâche le Jardin des Plantes, où on le surnomme très vite « le jeune homme à l’arrosoir ». On vit comme une tragédie ses trois tentatives infructueuses pour entrer au prestigieux Institut de France, en 1800, 1806 et 1808. Et c’est un peu la mort dans l’âme qu’il file à Montpellier, où l’attendent une chaire de professeur, la direction du Jardin des Plantes de la ville et, surtout, d’étonnantes balades dans l’arrière-pays. Son herbier prend forme parallèlement.
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« Il ne faut pas oublier qu’entre 1808 et 1812, il a aussi été mandaté par le ministre français de l’Intérieur pour recenser toutes les plantes de l’Empire, rappelle Patrick Bungener. Ce qui lui a notamment valu une mémorable traversée des Pyrénées. »

Il crée la Société de lecture

Mais c’est bien à Genève, où il revient à la chute de Napoléon en 1816, qu’Augustin-Pyramus de Candolle prend l’ampleur qu’on lui reconnaît désormais. Chargé d’enseignement à l’université, il crée aussi le premier Jardin botanique, aux Bastions. À ce titre, il comble un vide, car Genève est alors très en retard par rapport aux grandes villes européennes. Les auteurs consacrent d’ailleurs la fin de leur livre à ce jardin botanique, ancêtre des CJBG.

« Comme d’autres botanistes de l’époque, il s’occupe de tout, note Martin Callmander. Aussi bien d’horticulture que de culture, de physiologie et de taxonomie (ndlr : étude des systèmes de classification). Aujourd’hui cela serait impossible. »

Sans compter que le savant ne s’arrête pas à sa seule passion des plantes. Ainsi, il fonde la Société de lecture et le Musée académique (ancêtre du Muséum d’histoire naturelle) tout en étant très actif au sein de la Société des arts.

La Flore des Dames

L’héritage qu’Augustin-Pyramus de Candolle et ses descendants est donc énorme, « même s’il reste à écrire un livre sur son fils Alphonse, moins connu que son père mais tout aussi extraordinaire ! » assure Patrick Bungener. Le lecteur le découvrira grâce à une mise en page originale, richement illustrée, qui mêle les textes et, en marge, des citations agissant comme autant de repères dans l’étonnante trajectoire du botaniste genevois.

JPEG - 11.1 ko Une existence constellée d’anecdotes, telle celle de « l’année sans été » : en septembre 1816, Genève subit les conséquences de l’explosion du volcan Tambora (Indonésie) et les récoltes sont catastrophiques. Ou, plus savoureux, l’épisode de la « Flore des Dames », quand le savant parvient à mobiliser des femmes de la bonne bourgeoisie genevoise pour recopier en catastrophe des dessins de plantes provenant d’une expédition au Mexique, et qu’il doit renvoyer à leur propriétaire !

* « Augustin-Pyramus de Candolle : une passion, un Jardin », par P. Bungener, P. Mattille et M. W. Callmander. Coéditeurs : Éd. Favre et CJBG (TDG)