Discito - À propos des tomates – partie V – La tomate indigo, du buzz au bug

Quand toutes les variétés traditionnelles que nous cultivons depuis les Incas auront été polluées par les anthocyanes, il ne restera plus que les OGM de ces compagnies pour nourrir la planète.
mardi 5 décembre 2017
par  Marie-José Turquin
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La première fois de ma vie que j’ai eu l’occasion de voir une tomate bleue, c’était en 1973 à la station expérimentale de l’INRA d’Auzeville, près de Toulouse.

En réalité, j’étais plus attentif aux charmes de la brune aux jambes de rêve qui tentait de m’impressionner avec cette chose insignifiante, qui ne ressemblait en rien aux magnifiques tomates du jardin de mon père, couverte de fruits minuscules hérissés de piquants. Fruits que je trouvais plus noirs que bleus d’ailleurs.

Au fur et à mesure que le décolleté de sa blouse devenait de plus en plus plongeant, la belle, qui avait le double de mon âge, m’expliquât qu’on avait trouvé cette plante à l’état sauvage du côté du Mexique, que les tomates étaient cultivées par les Incas, mais qu’il était impossible de l’utiliser dans leurs recherches pour l’amélioration des variétés industrielle, car elle avait trop la fâcheuse tendance de croiser avec n’importe qui. Étant donné la suite donnée à cette rencontre, je me suis toujours demandé si elle parlait de la tomate ou de sa propre personne.

Bien plus tard, j’eus l’occasion de revoir cette tomate à fruits bleu-noirs, et d’autres qui lui ressemblaient, dans la nature sauvage de l’ouest de l’Amérique du sud. Même les ânes de bat n’y touchaient pas.

Dans les années 1960, un bulgare, dont l’Histoire n’a rien retenu, a travaillé sur des hybridations pour obtenir des tomates à partir des anciennes plantes des Incas. Un autre chercheur américain a fait quelques tests, peu concluants à cette période aussi. Le caractère allogame de ces plantes restait le facteur, impossible à éradiquer, qui compromettait leurs recherches.

Dans l’Oregon, c’est à l’Oregon State University que le Dr. Tex Frazier conduit à cette période, les recherches sur les tomates, puis, le Dr. Jim Bagget lui succèdera. Des variétés comme Oregon Spring, Siletz, Santiam ou Willamette, présentes dans de nombreux potagers de nos jours, sont le fruit de leur travail.

JPEG - 54.4 ko Vers la fin du siècle dernier, le Dr. Jim Myers, devenu directeur de recherches, lance une série de travaux dans le but d’augmenter la lycopène dans le fruit des tomates.
En réalité, Carl Jones effectue un profil nutritionnel d’anciennes variétés (Jones, 2000) et Peter Mes, étudie les effets combinés du beta carotène et du lycopène. Après des hybridations, les deux étudiants ont sélectionnés une série de tomates, cultivés sous les sigles OSU (pour Oregon State University), suivi de la lettre P et d’un numéro pour chaque plante sélectionnée. Ces plantes sont issues de croisements restés incompréhensibles (chaque étudiant ayant fait ses propres sélections), à partir d’espèces sauvages et de vieilles variétés (présentées comme des variétés cultivées par les Incas) qui sont conservées par le Tomato Genetics Resource Center de l’Université de California-Davis. En 2003, Myers, Jones et Mes publient à propos de l’héritage des anthocyanes.

Dès 2004, les semences de certaines lignées de ces tomates indigos d’Oregon State University, en cours d’élaboration sont distribuées, sous le manteau, à des collectionneurs et à certains professionnels. C’est ainsi que OSU Blue et OSU P20, décrites comme riches en anthocyane, un antioxydant auquel on prête des qualité dans la prévention de certains cancers arrivent entre les mains de Tom Wagner de Tater Mater Seeds (Etat de Washington), Alan Kapuler de Peace Seeds (en Oregon), Lee Goodwin de J&L Gardens (au Nouveau Mexique), Brad Gate de Wild Boar Farms (en Californie), Mark McCaslin de Frogsleap Farm (dans le Minnesota)… ils sentent qu’il y a un filon à exploiter, et c’est ainsi que dans les années suivantes, « la tomate bleue qui prévient des risques du cancer » commence à faire le buzz auprès des collectionneurs avides de nouveauté, et des marchands de graines. Sur la grosse cinquantaine de tomates « OSU P… » une petite poignée se sont échappées, mais, mis à part pour les deux citées ci-dessus, leur diffusion reste confidentielle. A ma connaissance, seule OSU P5 a « un gout agréable pour l’américain moyen ».

Sauf que c’est le lycopène, qui est un enzyme réputé pour prévenir notamment le cancer de la prostate, et que ce sont les anthocyanes qui donnent la couleur bleu-noir, qui deviendra « bleu indigo » chez les marchands du temple. Ce gène porteur des anthocyanes dans les fruits (aft dans les publications de l’OSU) vient de Solanum chilense Reiche (ex Lycopersicon chilense) aux fruits verts à blanc verdâtre veinés de pourpre, auto incompatible et allogame. D’autres gènes, comme pour la coloration aubergine (Abg), viennent de Solanum lycopersicoides Dunal (ex Lycopersicon lycopersicoides), aux fruits vert-jaune devenant noirs à maturité, auto incompatible et allogame. Les gènes qui ont donné les appellations atroviolaceum (atv) sont empruntés à Solanum chesmaniae Fosberg (ex Lycopersicon cheesmaniae) aux fruit jaune orangé, auto compatible et strictement autogame.

JPEG - 259.3 ko S. chilense

ALLOGAME voilà bien la perversité de la nouveauté !

On est allé chercher, parmi les ancêtres amérindiennes, une de ces tomate qui a la fâcheuse particularité de se croiser avec toutes ses semblables qu’elles qu’elles soient, raison pour laquelle, elle avait été soigneusement écartée de tous les programmes d’améliorations jusque là.

On peut donc se poser quelques questions, une fois que l’on connaît l’histoire tout de même rocambolesque de cette évasion d’une plante qui n’était qu’une expérimentation.

– 1 – Pourquoi une filiation et des hybridations dont les savant ne pouvaient que connaître la dangerosité ?
– 2 – Qui a organisé l’évasion des semences ?
– 3 – Qui avait intérêt à ce que cela se produise ?
– 4 – Quelles peuvent-être les conséquences pour notre patrimoine génétique de tomates anciennes ?

Il me parait plus simple de commencer par essayer de répondre à cette dernière question pour commencer.

Après quelques années de cultures, chacun peut constater que les tomates indigo ont la fâcheuse habitude de s’hybrider avec tout ce qui les entoure. Plus que jamais donc, la protection des bouquets floraux des variétés anciennes est nécessaire.
Par contre, la protection des bouquets des variétés indigo est contre productive, car elles n’ont pas la faculté des variétés traditionnelles de s’auto-polliniser, même par fortes chaleurs. Il leur faut impérativement une fécondation croisée. Celui ou celle qui cultive ces variétés, ne peut donc pas empêcher les insectes de les polliniser, puisque c’est la seule façon d’obtenir des fruits, mais c’est également la meilleure façon d’aller polluer les ressources génétiques des tomates cultivées à des kilomètres à la ronde.
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La conséquence de la culture irraisonnée des tomates porteuses des gènes d’anthocyane, sera, à court terme, la perte irrémédiable de l’ensemble de notre patrimoine génétique de variétés anciennes.

Nous l’avons vu, les premières semences de tomates indigo, se sont évadées de l’OSU en 2004. Dix ans plus tard, on comptait des centaines de pseudo nouvelles variétés de tomates indigos, certains producteurs américains s’en font même une spécialité. En 2010 déjà, Lee Goodwin de J&L Gardens distribuait sa Bosque Blue issue d’une variété de tomate rouge, Amy’s Sugar Gem. Tom Wagner en 2011 proposait déjà ses variétés Alki Blue, Blue Angel, Blue Fog, Blue Streak, Clackamas Blueberry, Dancing with Smurfs, Fahrenheit Blues, Seattle’s Blue Woolly Mammoth, Sunshine Blue. En 2012 il proposait en plus Blue Bayou, Blue Pitts, Blue Match, Blue Tears, Chocolate Blues, Helsing Junction Blue, Muddy Waters, Out Of The Blue. En bref, une vingtaine de variétés indigo étaient déjà proposées moins de dix ans après la célèbre évasion des graines de tomates de l’OSU. Or, pour fixer une variété, c’est à dire que des générations de tomates donnent toujours le même fruit sur le même type de plantes, le travail de sélection demande au moins dix ans !
Donc, si nous avions eu des sélectionneurs sérieux, et non pas une course à l’évènement, on devrait voir de premières variétés réelles de tomates indigos apparaître depuis deux ans. Seulement la nature humaine et l’appât du gain ont fait bruler les étapes à beaucoup de sélectionneurs, de producteurs et de semenciers.

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Ce qui peut aussi paraître étrange, c’est que la presse s’est vite emparée du phénomène « tomate bleue », et que nous pouvons lire des articles élogieux depuis plus de 6 ou 7 ans. Faire l’éloge d’un produit avant de savoir ce qu’il vaut… si certains trouvent les tomates indigo délicieuses, aucune des «  Tomate OSU … » ne vaut la peine d’être cultivée pour autre chose que la curiosité.

Les collectionneurs se sont, c’est compréhensible, ruées sur ces nouveautés.
Et rapidement, les premières semences de variétés traditionnelles polluées par les gènes d’anthocyanes ont donné naissance à des variétés polluées. Certains collectionneurs, bouffis d’orgueil, ont donc crié un peu partout qu’ils avaient créé une nouvelle variété de tomate. Le cas le plus symptomatique de cette incurie due à des connaissances trop sommaires en biologie végétale, est probablement le cas de la tomate Ananas bleue qui aurait été obtenue dès 2010 par un amateur belge. L’analyse ADN de cette plante, montre que c’est simplement une tomate de la variété Ananas, qui a simplement été polluée par les gènes aft et atv. Chacun aura noté au passage que l’amateur fut plus rapide que les professionnels spécialisés et compétents. Ces gens crient désormais au complot de ma part, alors que mes variétés indigos, qui ont servi de tests à mes études, sont à l’isolement strict, et désormais, une campagne où je suis désigné comme le gourou est orchestrée contre moi. Les apprentis sorcier d’hier, se posent en donneurs de leçons, cela me fait penser au pompiers pyromanes, mais cela ne me fait pas rire, car c’est par le milieu des collectionneurs que le danger se propagera le plus vite et le plus efficacement.

Donc, c’est l’orgueil ou l’appât du gain qui semblent être à la genèse du buzz de la tomate bleue.

Enfin, si l’on sait que les université américaines sont financées par le mécénat, une lecture attentive des personnes qui ont financées ces recherches assure des surprises notables…
Surtout si on compare cette liste, publique, avec celles, toutes aussi publiques, des administrateurs et grands responsables des compagnies agro-alimentaires américaines qui travaillent sur les OGM.

Quand toutes les variétés traditionnelles que nous cultivons depuis les incas auront été polluées par les anthocyanes, il ne restera plus que les OGM de ces compagnies pour nourrir la planète.

Sources : Breeding Tomato for Increased Fruit Phenolics (mémoire de docteur en philosophie de Peter S. Boches)


Publié le 31 août 2015 par oliaiklod
Publié dans 24 - Pratiques culturales, 25 - Cultures, 50 - Nouveaux textes
Tagué Carl Jones, Dr. Jim Myers, Lycopersicon, Peter Mes, Solanum, tomate.

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